Du bar sauvage dans les Casiers Poiscaille cet hiver - Les raisons

Chez Poiscaille on n’est pas serein sur le fait de publier cet article.
On a vu les insultes et les messages violents des hivers précédents.
Postés sur Facebook par des pêcheurs amateurs et sur les pages des poissonneries.

On est volontairement restés discrets sur les bars qui passaient dans nos Casiers, par crainte de se faire troller, lyncher, évaluer négativement à l’emporte pièce par les membres de ces groupes. Beaucoup restent dans la discussion mais une partie bien visible verse directement dans l’insulte expéditive ou l’avis 1 étoile qui sape le travail de plusieurs années.
Mais on est encore moins à l’aise avec l’idée de se cacher, c’est contraire à notre état d’esprit.

On est le 14 février, nos notes sont les suivantes :
Google : 4,1 /5 - 53 avis
Facebook : 4,8/5 - 153 avis
On fera le bilan des réactions au fur et à mesure de l’hiver.

De grâce, avant de réagir à cet article, je vous prie de le lire en intégralité. On se met à poil pour tout vous expliquer, ça serait sympa d’éviter de sortir le fouet direct.

Contexte

Chaque hiver depuis une vingtaine d’années, la communauté des pêcheurs amateurs se crispe autour de la question de la reproduction du bar. Forums de pêcheurs à la ligne, sites web d'associations, un peu de presse locale, jusqu’en 2017 l’écho était très faible.

Depuis trois ans, les pêcheurs amateurs ont réussi à mieux s’organiser, sur le groupe Facebook le bar hors des étals, environ 10 000 inscrits.
La stratégie : partager les photos de bars sur les étals pendant la période hivernale.

2018, tout le monde laisse pisser et envoie paître ces râleurs qui prennent la jambe en ligne ou sur l’étal. Mais quand ils se mettent à pourrir les pages des poissonniers et GMS d’avis négatifs, l’écoute est différente. Un passage au JT de TF1, le 16 février 2018, prouve l’effet. La grande distribution réagit fin février, avec deux enseignes qui s’engagent.

2019, plusieurs poissonniers mettent en avant, dès la fin du mois de janvier, leur engagement : arrêter de vendre du bar sauvage en février et mars.
Depuis deux ans maintenant, on voit passer ces messages. Cette année Carrefour et Leclerc l’affichent très fort, en se félicitant l’un l’autre sur les réseaux sociaux. Les chefs, les poissonniers, les pêcheurs amateurs, les ligneurs Bretons, ils s’engagent tous à arrêter le bar en hiver.

Super alors, on va sauver le bar en arrêtant d’en pêcher et d’en commercialiser les trois premiers mois de l’année. Dommage, c’est raté.

Malgré la mobilisation, la pêche du bar continue en hiver

Oui les ligneurs Bretons s’arrêtent de cibler le bar en hiver.
Oui des enseignes s’engagent à ne pas en commercialiser.

Mais les bars restent pêchés en masse pendant cette période.
Chalutiers, fileyeurs, senneurs dannois, beaucoup de navires hauturiers (plus de 15 mètres de long, partants plusieurs jours en mer) continuent de pêcher pendant la fraie.
Le poisson est vendu au ras des pâquerettes, entre 3 et 10€ du kg, contre 10 à 25€ l’été. Mais pour ces grosses unités, c’est un excellent prix. Leur prix moyen tourne autour de 3€. Difficile de refuser quelques tonnes de bar à 5-6€.

Et même si le marché Français est moins demandeur, ce poisson trouve preneur à l’export. Espagne et Italie en tête.

Arrêter de pêcher en période de reproduction ne sauvegarde pas les stocks.

Ca paraît contre-intuitif mais c’est le cas. C’est un grand principe de l’halieutique, la science de l’évaluation et de la gestion des stocks de poisson : pas de relation stock recrutement.

Il n’y a pas de relation mathématique entre la quantité d’adultes reproducteurs et le nombre de jeunes poissons les années suivant la ponte.

Pourquoi ? Les poissons ne se reproduisent pas comme les mammifères - merci père castor ! Il est quand même bon de le rappeler. Chez les poissons la stratégie est de pondre beaucoup (beaucoup beaucoup) d’oeufs et de lâcher beaucoup de spermatozoïdes.

Beaucoup d’oeufs fécondés sont donc lâchés dans le milieu. Pour le bar c’est 200 000 oeufs par kg.
C’est ensuite que tout se joue :

  • les conditions de température, salinité jouent : un hiver trop froid ou un coup de pluie trop important et les larves ne survivent pas
  • l’abondance de nourriture : pas assez de plancton sur une zone, seuls quelques alevins survivront
  • un banc de petits poissons pélagiques (sardines, lançons,...) qui passe par là : hop ils se nourrissent de ces larves avec joie
  • quand les poissons sont plus gros, de nombreux prédateurs les attendent : crabes, oiseaux marins, poissons prédateurs

Au final les données le montrent : que l’on ait beaucoup ou peu de reproducteurs, le résultat dépend d’autres facteurs que la période de capture.
Qu’il y ait des millions ou des milliards d’oeufs ne changera pas grand chose s’ils ne trouvent pas les bonnes conditions pour se développer les premières années.

Il y a cependant une exception : en dessous d’un certain niveau, appelé Bpa, le nombre de reproducteurs est très faible. A partir de ce niveau, tout prélèvement de reproducteur impacte directement la quantité de juvéniles présents dans les années suivantes.
A nouveau, peu importe la période de pêche (reproduction ou non), c’est la quantité de reproducteurs que l’on prélève dans l’année qui va jouer.

Pour préserver le bar, il faut en pêcher moins. Point bar

C’est la quantité globale de poisson capturée (le quota) qu’il faut questionner, et non la période de capture. Si on veut plus de bars dans le futur, il faut en pêcher moins, toute l’année.

Réserver le bar aux pêcheurs vertueux serait la meilleure option. Leurs produits sont de meilleure qualité gustative, ils tirent de bons prix de leur pêche. A plus grande échelle, ces pratiques génèrent plus d’emploi par kilo de poisson pêché que les pratiques de captures de masse.
C’est très frustrant de voir du poisson de chalut hauturier vendu à 5€ en février, tout moche, maltraité par plusieurs jours sous la glace.
Ce même poisson pourrait être pêché à la ligne en mai par un petit pêcheur côtier et être vendu 20€.

La proposition la plus pertinente vient des pêcheurs côtiers : démarrer le décompte du quota de bars à partir du 1er avril. Les pêcheurs côtiers, les plus vertueux, auraient ainsi la priorité. Aujourd’hui c’est l’inverse : si les grands navires font un carton au début de l’année, les côtiers risquent de voir la pêche fermer à l’automne suivant.

Le boycott sur le marché français impacte aussi des pêcheurs côtiers vertueux

Les pêcheurs professionnels à l’hameçon, les “ligneurs”, regroupés au sein de l’Association des Ligneurs de la Pointe de Bretagne, s’engagent à arrêter de pêcher en février et mars.

En Bretagne ça tombe plutôt pas mal, en général :

  • le bar quitte la côte, pour aller se reproduire au large
  • les tempêtes sont particulièrement rapprochées à cette saison. Les jours de pêche sont rares
  • le poisson se vend plutôt mal, par rapport à l’été
  • c’est la bonne occasion pour assurer l’entretien des bateaux, et prendre un peu de repos.

La situation est différente en Vendée et dans le Sud-Ouest. Dans cette zone (en dessous du 48ème parallèle), les populations de bars sont en moins mauvaise santé.
Et les bars sont présents à proximité de la côte pendant l’hiver.

Ainsi, depuis trois ans, on voit les prix s'effondrer pour les pêcheurs aux pratiques vertueuses.
Ils sont à La Rochelle, Royan, Arcachon, Bayonne.
Leurs bars sont achetés au même prix que ceux des grands navires, malgré leur pratique à petite échelle. L’impact économique est très important, sur ces mois où les sorties sont rares. Le risque ? Les voir retomber dans la course au volume : pêcher beaucoup et vendre pas cher, pour couvrir les frais.
Pratiquer ainsi, en plein hiver est dangereux, usant, non durable et peu satisfaisant.
Mais le banquier s’en fiche, il veut prélever les traites.
On en a entendu plusieurs, des histoires de compte en banque bloqué, après 3 semaines de mauvais temps ou de prix décevants.

Une hypocrisie pour faire plaisir aux pêcheurs plaisanciers ?

Afficher son engagement pour la sauvegarde du bar, bel affichage. Mais en hiver le lieu jaune, la sole et beaucoup d’autres espèces sont pêchées en masse, en pleine période de reproduction. Beaucoup de ces espèces sont plus mal en point que le bar. Aucun engagement n’est pris sur ces espèces.

Malheureusement, il n’y a pas assez de pêcheurs amateurs pour râler et les défendre. Certains taquinent même ces espèces pendant l’hiver. Argument : “il faut bien s’occuper”.

On aimerait des engagements plus forts sur l’origine des produits, les méthodes de pêche ou la taille des bateaux. Toute l’année, pas qu’en février.

On a le sentiment d’une communication hivernale, sur une espèce mineure dans le chiffre d’affaire des enseignes, qui permet de se dédouaner pour l’ensemble de l’année.
Entre avril et janvier, aucun engagement de ces défenseurs du bar intermittents. Les plaisanciers ne se font plus entendre, ils sont bien occupés à traquer leur poisson préféré.
Et pendant ce temps on peut donc tirer les prix vers le bas et chaluter en masse sans s’arrêter.

Il y a tout de même des effets positifs sur les pêcheurs et les consommateurs

On a pas mal débattu avec les pêcheurs, surpris de nous voir prendre cette position.
Selon eux, l’affichage a tout de même un effet. Il a permis d’enterriner le principe de l’arrêt hivernal de deux mois, pour ceux qui pêchent le bar à la ligne. L’arrêt hivernal est motivé par le cas du bar mais il permet de soulager toutes les espèces. Les marins pêcheurs prennent également goût à cette période sans pêche, qui permet de recharger les batteries et passer du temps long en famille.

Et cette communication soulève également la question de la surpêche, du prix payé aux pêcheurs, autant de sujets qui sont scrutés au moins chaque mois de janvier.

Chez Poiscaille on continue d’acheter du bar et on le paye au même prix que l’été

Chez Poiscaille on y croit dur comme fer : payer le poisson plus cher aux pêcheurs est la clef pour leur permettre de pêcher moins.
Pendant l’hiver, malgré des prix en berne, on maintient cet effort. 15€ le kg de bar entier, 18€ s’il est vidé à bord.
Entre deux et trois fois le prix de la criée.
On y croit dur comme fer, l’arrêt hivernal se maintiendra tout seul si les pêcheurs ont le compte en banque bien garni. Et ils pourront collectivement lever le pied, toute l’année.
Les Royannais et les Rochellais choisiront peut être novembre, les Bretons préfèreront février.

Finalement, toute action visant à la diminution globale des captures de bar est à soutenir, arrêt biologique en hiver ou réduction des captures à l'année. Si nos pêcheurs partenaires pêchent du bar, on ne le refuse pas. Mais comme le reste de l'année, on n'incite pas à le cibler en priorité. On continue de le payer cher malgré des cours en berne. Et on paie bien plus cher les poissons mal aimés, comme le tacaud ou le mulet, pour inciter les pêcheurs à les cibler. On croit que petit à petit ils répartiront leur effort sur toutes les espèces, pour une pêche équilibrée tout l'année.

Les pêcheurs du Sud-Ouest ont-ils vraiment besoin du bar en hiver pour assurer leur rentabilité à l’année ?

C’est la question remontée par les pêcheurs Bretons avec qui on en discute depuis le mois de janvier. C’est difficile à dire, il n’y a pas d’étude sur le sujet.
Les pêcheurs côtiers, dépendants de la météo, ont tous la même stratégie : pêcher dès que la météo le permet, on n’est pas à l’abri de plusieurs semaines de tempête.

Dans le Sud-Ouest, la côte est moins découpée. Quand les tempêtes frappent, difficile de trouver une pointe à l’abri de la houle. La Bretagne le permet plus facilement, c’est une garantie pour les pêcheurs de pouvoir sortir régulièrement entre avril et janvier, à la recherche d’autres espèces.

En faisant lire l’article aux pêcheurs, plusieurs, même en Bretagne, nous indiquent ne pas pouvoir s’arrêter deux mois complets, comme les pêcheurs à la ligne. Entre l’engin de pêche, la taille du bateau, les mouvement du poisson dans sa zone, chacun doit s’adapter, il est difficile d’être catégorique. Ils s’accordent tous sur un point : avec un poisson payé plus cher toute l’année, lever le pied plus souvent est une possibilité.